
Deux nébuleuses aux surnoms d’animaux, qui semblent se superposer dans le ciel alors que leurs caractéristiques sont radicalement différentes : d’un côté, Sh2-129, la nébuleuse de la Chauve-souris, avec ses immenses extensions rouges dominées par l’hydrogène ; de l’autre, Ou4, le Calamar géant, une structure bipolaire bleue particulièrement ténue qui ne se révèle pratiquement que dans la raie OIII.
Cette association constitue l’un des grands classiques modernes du ciel profond en narrowband, mais certainement pas l’un des plus faciles à photographier. Il faut notamment accumuler un temps de pose considérable pour révéler les faibles émissions du Calamar, sans pour autant sacrifier la richesse des structures qui l’entourent.
Pour cette image, Marc Georges a poussé l’exercice un peu plus loin : plutôt que de se satisfaire d’une composition HOO classique, il a cherché à exploiter la couche SII pour enrichir les couleurs et donner davantage de relief à Sh2-129. Une approche originale, qui mérite que l’on s’y attarde.
Située dans la constellation de Céphée, Sh2-129 appartient au catalogue de régions HII établi par l’astronome américain Stewart Sharpless en 1959. Il s’agit d’une vaste nébuleuse en émission, dont la forme générale évoque, avec un peu d’imagination, une chauve-souris déployant ses ailes (surtout en visuel ou à l’époque de la photo argentique…). Le surnom lui est resté, même si avec les capteurs modernes sa structure apparaît davantage comme un ensemble de grands arcs que comme une silhouette parfaitement dessinée.
Comme dans les autres régions HII, l’essentiel du rayonnement visible provient de l’hydrogène ionisé par les étoiles chaudes de son environnement. Lorsque les électrons se recombinent avec les protons, une partie de l’énergie est réémise dans différentes raies spectrales, essentiellement en Hα à 656,3 nm, responsable du rouge caractéristique de la nébuleuse.
L’une des principales sources d’ionisation de cette région est le système stellaire multiple HR 8119 (HD 202214), composé d’étoiles massives et particulièrement chaudes. Nous allons voir que ce système pourrait également jouer un rôle majeur dans l’existence de l’autre nébuleuse présente dans le champ…
Découverte en 2011 par l’astrophotographe amateur français Nicolas Outters, Ou4 a d’abord été considérée comme une possible nébuleuse planétaire bipolaire (le récit complet de cette découverte est à lire sur le site de Nicolas). Sa forme très allongée, avec deux grands lobes opposés, évoque en effet certaines nébuleuses produites par des étoiles arrivées en fin de vie. Mais les observations réalisées depuis sa découverte ont conduit à envisager une origine assez différente.
Dans une étude publiée en 2014, une équipe dirigée par Romano Corradi a ainsi mis en évidence que les extrémités des deux lobes étaient le siège de puissantes ondes de choc, avec des vitesses estimées entre 80 et 110 km/s. Ces chocs compriment et chauffent le gaz environnant à des températures très élevées, provoquant notamment les fortes émissions d’oxygène doublement ionisé (OIII) qui rendent le Calamar visible en astrophotographie.
Les auteurs privilégient alors l’hypothèse d’un écoulement stellaire bipolaire, issu du système triple HR 8119, situé au cœur de Sh2-129. Mais de quoi s’agit-il exactement ?
Contrairement à une nébuleuse planétaire, qui résulte de l’expulsion des couches externes d’une étoile en fin de vie, un écoulement stellaire peut également être produit par des étoiles jeunes et massives. Ces dernières émettent des vents particulièrement puissants : de la matière est continuellement arrachée à leur atmosphère et propulsée dans l’espace à des vitesses pouvant atteindre plusieurs milliers de kilomètres par seconde, sous l’effet de leur intense rayonnement.
Si cette matière est canalisée dans deux directions opposées, elle peut progressivement creuser d’immenses cavités dans le gaz interstellaire, tandis que des fronts de choc se forment à leurs extrémités. C’est ce mécanisme qui pourrait avoir donné naissance aux deux lobes de Ou4. Dans cette hypothèse, l’éjection aurait débuté il y a environ 90 000 ans et la nébuleuse, située à quelque 2 300 années-lumière, s’étendrait sur près de 47 années-lumière !
Reste cependant une difficulté : expliquer comment les vents de HR 8119 auraient pu être aussi fortement canalisés. Les interactions gravitationnelles entre les composantes de ce système triple pourraient avoir joué un rôle, mais aucun mécanisme précis n’a encore été démontré.

Il serait donc prématuré de considérer l’origine de Ou4 comme définitivement établie. Les chercheurs n’excluent pas qu’il puisse s’agir d’une nébuleuse planétaire bipolaire, éventuellement issue d’un épisode violent de perte de masse d’une étoile évoluée encore non identifiée. Une synthèse scientifique publiée en 2026 confirme d’ailleurs que la question reste ouverte.
Ou4 pourrait donc être le résultat d’un phénomène très différent de celui initialement envisagé lors de sa découverte. Une incertitude scientifique qui rend l’observation de cet objet encore plus passionnante !
La première difficulté de ce duo tient à la très grande différence d’intensité entre les deux objets. Si Sh2-129 est relativement lumineuse et se révèle assez facilement en Hα, Ou4 ne se révèle quasiment qu’en OIII et exige une intégration beaucoup plus importante pour faire apparaître ses deux lobes et leurs structures internes.
Le lauréat du mois, Marc Georges, n’a donc pas lésiné sur ce point : pas moins de 25 heures de pose en OIII, auxquelles s’ajoutent 9h30 en Hα et 11h10 en SII, ainsi que trois heures de RGB pour les étoiles.
Au total, 48h40 d’intégration, réalisées en remote depuis Trevinca, en Espagne, avec une lunette Askar FRA400 et des filtres Antlia de 3 nm. Des filtres très sélectifs sont presque indispensables pour isoler au mieux le signal de cet objet très faiblement lumineux…
Le choix d’un temps aussi important en OIII est pleinement justifié : sans un signal suffisant dans cette couche, la structure du Calamar risquerait de se perdre dans le fond de ciel, ou de nécessiter un traitement excessivement poussé pour devenir visible (défaut très fréquent sur les images de cet objet !).
À l’inverse, Sh2-129 offre un signal Hα beaucoup plus généreux, qui permet de révéler ses grands arcs et ses zones de plus forte émission.

Mais la particularité de cette image réside surtout dans son traitement des couleurs, fruit de plusieurs expérimentations personnelles.
Marc apprécie particulièrement les compositions SHO, dont il recherche la richesse et la subtilité chromatique, tout en restant attaché au rendu plus naturel des images RGB. Or, toutes les nébuleuses ne se prêtent pas à une composition SHO convaincante… et Sh2-129 en est un bon exemple !
Sa première version, réalisée en HOO, ne le satisfaisait pas pleinement : Sh2-129 apparaissait essentiellement rouge, avec relativement peu de variations de teintes, tandis que Ou4 se détachait en bleu. Une séparation efficace des deux objets, mais un résultat qu’il jugeait trop bicolore et manquant de relief.
C’est en découvrant un tutoriel d’Adam Block, consacré à l’intégration du soufre dans une composition HOO avec PixelMath, que Marc a trouvé une piste intéressante.
Après plusieurs essais sous PixInsight, il a toutefois choisi de transposer cette approche dans Photoshop, dont les outils de fusion et de masquage lui offrent davantage de souplesse pour ajuster localement les couleurs.
Sa méthode consiste ici à ne conserver que les parties les plus intenses de la couche SII, dont le signal présentait une répartition assez proche de celui de l’hydrogène.
Après avoir fortement écrêté les niveaux faibles, Marc a colorisé les structures restantes en vert, avant de les incorporer à sa composition HOO au moyen des modes de fusion de Photoshop.

Le principe est assez simple : l’ajout sélectif de vert dans les zones dominées par le rouge fait apparaître des nuances jaunes et orangées. La couche SII ne sert donc pas à construire une palette SHO conventionnelle, mais à différencier certaines structures à l’intérieur même de Sh2-129, sans bouleverser l’équilibre général de l’image.
L’approche est intéressante, car elle répond à l’une des limites fréquentes des compositions HOO : lorsque le signal Hα domine très largement, les différentes structures d’une nébuleuse peuvent conserver une teinte rouge relativement uniforme, malgré leurs différences d’intensité et de morphologie.
Il faut bien sûr distinguer ce choix esthétique d’une représentation directe des couleurs physiques de l’objet. Les régions jaunes traduisent ici la contribution sélective du SII au rendu final. Cette liberté n’est cependant pas problématique en soi : les palettes narrowband reposent précisément sur des conventions permettant de mieux différencier les émissions et les structures. L’essentiel est de conserver une certaine cohérence et de ne pas créer artificiellement des détails absents des données.
Pour parvenir à ce résultat, Marc a également fait évoluer son organisation du traitement. Il réserve désormais PixInsight au prétraitement, à la réduction du bruit, au travail sur les étoiles et à la montée d’histogramme, pour laquelle il privilégie désormais Generalized Hyperbolic Stretch (GHS). Il passe ensuite dans Photoshop pour le mixage des couches et les ajustements chromatiques, notamment grâce aux masques et aux options de fusion conditionnelle (Blend If).
L’utilisation d’étoiles issues de véritables acquisitions RGB complète cette démarche en préservant une colorimétrie stellaire indépendante de la palette appliquée aux nébuleuses.
Au-delà de ce travail sur la palette, l’ensemble du traitement est particulièrement bien maîtrisé : le bruit reste discret sans donner d’impression de lissage excessif, les couleurs sont équilibrées et les étoiles conservent une apparence naturelle, sans détourner l’attention des nébuleuses.
Mais c’est surtout la qualité de l’intégration de OU4 dans son environnement qu’il convient de souligner. Sur cet objet particulièrement ténu, la tentation est grande de pousser fortement le contraste et de multiplier les masques pour faire ressortir les lobes, au risque d’obtenir une structure artificiellement détachée de l’arrière-plan. Ici, malgré la belle présence de Ou4, on ne ressent pas ce travail de traitement : les transitions restent douces et le Calamar semble naturellement s’inscrire dans le paysage.
Un équilibre qui n’a rien d’évident sur une cible aussi difficile, et qui confère à l’image une véritable valeur ajoutée !
Marc Georges est docteur en physique, spécialiste en métrologie optique et en systèmes laser. Il travaille depuis 1990 au Centre Spatial de Liège, où il dirige aujourd’hui une équipe d’une vingtaine de personnes impliquée dans la conception et le développement d’instruments optiques spatiaux. Il enseigne également les sciences spatiales à l’Université de Liège.
Passionné d’astronomie depuis l’adolescence, il a longtemps pratiqué l’observation visuelle avec un Newton Meade 150/750, avant de se tourner vers l’astrophotographie en 2022. Après avoir construit un observatoire dans son jardin à Havelange, en Belgique, il s’est progressivement spécialisé dans l’imagerie du ciel profond, avec une prédilection pour les compositions SHO.
Mais la météo belge ayant ses limites, Marc a décidé d’installer en juillet 2025 un second équipement piloté à distance à Trevinca, en Espagne. Il poursuit depuis ses expérimentations autour du traitement des couleurs, en associant PixInsight et Photoshop, à la recherche d’un équilibre entre le naturel des images RGB et la richesse chromatique des compositions narrowband.
Et ses projets ne s’arrêtent pas là : après avoir découvert le ciel austral lors d’un voyage en Namibie, Marc envisage désormais l’installation progressive d’un nouvel observatoire remote à la ferme astronomique Hakos, à partir de 2027, avec plusieurs instruments de focales différentes.
En attendant de voir les premières lumières de cet ambitieux projet, je vous invite à découvrir ses autres réalisations sur sa galerie AstroBin, où il partage ses images et ses expérimentations photographiques.
Date : du 28 juillet au 14 août 2026.
Lieu : Trevinca, Espagne (remote)
Optique : Askar FRA400
Monture : Sky-Watcher EQ6-R améliorée
Caméra : ZWO ASI2600MM
Focale : 400 mm
Echantillonnage : 0,96 »/px
Filtres : Antlia 36mm RGB et SHO 3 nm
Ha : 114 x 300s (9h30)
OIII : 300 x 300s (25h)
SII : 134 x 300s (11h10)
RGB : 90 x 120s
Total : 48h38

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