

La dernière éclipse totale de Soleil que j’avais observée remontait à 1999. J’en gardais un souvenir suffisamment fort pour savoir qu’une éclipse totale n’est pas simplement une version « un peu mieux » d’une éclipse partielle : c’est un spectacle d’une tout autre nature. Vingt-sept ans plus tard, celle du 12 août 2026 représentait surtout une occasion assez exceptionnelle de faire découvrir ce phénomène à mes filles, sans devoir organiser une expédition à l’autre bout du monde.
L’Espagne restait accessible en voiture, l’éclipse tombait pendant les grandes vacances et l’idée s’est donc assez naturellement imposée. Avec tout de même une petite contrepartie : depuis une quinzaine d’années, nous passons systématiquement une partie de l’été en Corse, qui présente l’avantage assez miraculeux de convenir aussi bien aux vacances familiales qu’à mes activités astronomiques. Cette année, il fallait choisir… La Corse attendra donc 2027 !
Autant dire que, puisque j’étais largement à l’origine de cette décision, j’avais intérêt à ce que nous ne terminions pas le 12 août sous un gros nuage…
J’avais aussi fait un choix assez inhabituel pour moi : partir sans aucun matériel photographique. Pas de boîtier, pas de téléobjectif, pas de monture, rien qui puisse transformer ces quelques minutes en séance photo avec réglages, cadrage et vérification des images.
Nous avions uniquement emporté des lunettes d’éclipse et une petite paire de jumelles solaires Lunt 6x.
Et finalement, ces jumelles ont largement suffi à enrichir l’observation. Pendant la longue phase partielle, les lunettes permettent bien sûr de suivre la Lune qui grignote progressivement le disque solaire, mais le simple fait de passer aux jumelles change déjà radicalement le spectacle : le croissant devient beaucoup plus impressionnant et les différentes phases bien plus intéressantes à observer.

Pour la totalité, en revanche, je voulais surtout regarder.
Nous avions trouvé un hébergement à Arantzazu, quasiment en bordure de la zone de totalité. Le hasard nous avait plutôt bien servis : le sanctuaire et son monastère sont perchés au cœur d’un environnement montagneux extrêmement vert, assez loin de l’image sèche et écrasée de chaleur que nous nous étions vaguement faite de l’Espagne en plein mois d’août.
Le jour de l’éclipse, nous avons rejoint la ville d’Haro, avec l’idée d’observer ensuite depuis les environs de Cordovín. Tout semblait plutôt bien engagé jusqu’en fin d’après-midi, lorsque des nuages ont commencé à se former au-dessus des reliefs environnants. Or l’éclipse se produisait très bas sur l’horizon.
Pour rater une totalité d’une minute quarante-deux, nul besoin d’un ciel complètement couvert : un seul nuage placé exactement au mauvais endroit au mauvais moment suffit parfaitement.

Nous avons donc changé nos plans assez tardivement et repris la route vers Burgos.
À proximité de Burgos, il devenait inutile de perdre du temps à entrer dans la ville et chercher où stationner. Nous avons finalement rejoint Villayerno Morquillas, un petit village situé juste à côté, puis emprunté un chemin qui montait au-dessus des champs.
Quelques voitures étaient déjà là. En continuant un peu plus haut, nous avons trouvé exactement ce que nous cherchions : un point dégagé, avec une vue très large sur l’horizon et aucun nuage menaçant devant le Soleil.
Après quelques heures d’improvisation, nous étions enfin au bon endroit.
À côté de nous se trouvaient quelques Français avec lesquels nous avons rapidement commencé à discuter ; je leur ai donné deux paires de lunettes d’éclipse que j’avais en réserve. Quelques Espagnols sont également arrivés, dont deux photographes équipés pour immortaliser le phénomène. Les filles avaient leurs lunettes, nous avions de quoi patienter et, cette fois, il ne restait plus grand-chose à faire sinon regarder.
Les premières phases d’une éclipse sont finalement assez discrètes. Tant que l’occultation reste limitée, le paysage autour de soi semble parfaitement normal.
Puis quelque chose commence progressivement à changer.
La lumière devient étrange, les ombres beaucoup plus dures et fines, les insectes disparaissent et les chants d’oiseaux cessent peu à peu. À travers les lunettes et les jumelles, le Soleil n’est bientôt plus qu’un croissant extrêmement mince.
Notre position en hauteur nous a surtout permis d’observer quelque chose de spectaculaire : l’ombre de la Lune qui arrivait vers nous, comme une immense masse sombre progressant sur le paysage.
Puis les derniers rayons du Soleil ont disparu.


Puis les derniers rayons du Soleil ont disparu.
Une fois le Soleil totalement occulté, la couronne s’est révélée autour du disque noir de la Lune.
Elle m’a semblé sensiblement plus chaude que dans mon souvenir de 1999, probablement en raison de la faible hauteur du Soleil sur l’horizon. Plusieurs protubérances rouges étaient également très facilement visibles sur le bord du disque (d’abord sur la gauche, puis sur la droite, suivant la progression de la lune devant le soleil).
Mais le souvenir le plus fort restera sans doute moins astronomique.
J’avais demandé aux filles de laisser les téléphones tranquilles pendant la totalité. Une minute quarante-deux, c’est beaucoup trop court pour la passer à regarder un écran ! D’ailleurs, leur téléphone a été réquisitionné et posé par terre en mode vidéo pour créer le petit timelapse visible ici.
Les voir découvrir le phénomène, les yeux écarquillés, rire sans trop savoir comment réagir devant ce Soleil noir suspendu dans le ciel, restera probablement l’image que je conserverai le plus longtemps.
Autour de nous, les réactions étaient d’ailleurs très différentes : certains criaient, d’autres applaudissaient, quelques-uns restaient simplement silencieux. Il est assez étonnant de constater à quel point un phénomène dont on connaît pourtant parfaitement le déroulement peut provoquer une réaction aussi immédiate lorsqu’on le vit réellement.
Puis la lumière est revenue. Quelques secondes plus tard, il fallait déjà remettre les lunettes… C’était déja terminé !
Nous avions modifié nos vacances, roulé pendant des heures et changé notre lieu d’observation au dernier moment… pour une minute quarante-deux de spectacle total.

Et au final, personne n’a regretté le voyage !
C’est aussi ce qui m’a rappelé à quel point une éclipse partielle, même très profonde, reste difficile à comparer avec une totalité. En France, la plupart des gens ont observé un Soleil réduit à un croissant extrêmement fin, jusqu’à 99%. C’est déjà un phénomène impressionnant, mais qui impose de garder ses lunettes de protection en permanence. Il n’y a pas vraiment cette sensation de vivre un phénomène céleste unique.
Pour une éclipse totale, ceci n’est que le prologue avant le véritable spectacle : la couronne, l’ombre qui arrive, la chute brutale de luminosité, le comportement de l’environnement et cette sensation très particulière de se retrouver, pendant quelques instants, littéralement plongé dans l’ombre de la Lune.
Bref, entre une éclipse partielle et une éclipse totale – sans mauvais jeu de mots – c’est vraiment le jour et la nuit.
Alors, si vous avez hésité en vous disant que quelques centaines de kilomètres de déplacement ne valaient pas la peine pour gagner les derniers pourcents d’occultation, mon conseil est simple : la prochaine fois, faites le voyage !
Une éclipse totale fait partie de ces phénomènes astronomiques que les photographies et les vidéos rendent finalement assez mal (surtout les miennes présentées ici pour illustration, puisque je n’avais volontairement emmené aucun matériel pour photographier sérieusement !), parce que le spectacle ne se limite justement pas à ce qui se passe autour du Soleil. C’est tout l’environnement qui change pendant quelques instants, et c’est cette expérience d’ensemble qui reste ensuite profondément ancrée en mémoire.

La prochaine occasion arrivera d’ailleurs très vite, avec l’éclipse du 2 août 2027, visible notamment depuis le sud de l’Espagne et une partie de l’Afrique du Nord avec un point d’orgue en Égypte et avec une durée de totalité nettement plus importante : au maximum 6’30 », une des éclipses les plus longues du XXIe siècle ! Après notre organisation quelque peu improvisée de 2026, nous devrons sans nul doute nous y prendre plus tôt si nous voulons la voir dans de bonnes conditions…
Après avoir partagé cette première totalité avec ma femme et mes filles, je dois avouer qu’elles n’auront pas beaucoup d’efforts à faire pour me convaincre de repartir !
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