
La nuit du 10 au 11 mai 2024 restera dans les mémoires comme la date d’un évènement astronomique grandiose et rarissime : dans toute la France, du nord au sud, des milliers de personnes ont pu observer des aurores boréales spectaculaires et d’une intensité exceptionnelle qui ont illuminé le firmament du coucher du soleil jusqu’au petit matin !
Habituellement, l’observation des aurores est réservée quasi-exclusivement aux régions proches du cercle polaire. Plus rarement, lors d’épisodes plus puissants, il est possible d’en photographier depuis la nord de la France ; et en de plus rares occasions encore, d’en observer quelques unes à l’œil nu sous des cieux éloignés de la pollution lumineuse, jusque dans les Vosges ou en Bretagne par exemple…
L’observation d’aurores boréales à des latitudes plus basses est en revanche réservée aux périodes de maximum d’activité solaire, c’est à dire tous les 11 ans, et uniquement lors des tempêtes solaires les plus importantes : certaines ont ainsi été observées dans le Massif Central en 1990, puis dans les années 2001/2003 et ensuite en 2012/2013 jusque dans le sud… mais celles-ci étaient assez uniformément rouges, d’un aspect peu semblable à ce qu’il est possible d’observer aux latitudes polaires.
Mais en ce début de mois de mai 2024, le spectacle était tout autre…
Tout a commencé avec l’apparition à la surface du Soleil d’un gigantesque groupe de tâches, dénommé AR3664, s’étendant sur près de 200 000 km, soit environ la moitié de la distance Terre-Lune. Ce groupe a été à l’origine de plusieurs éruptions solaires, et notamment l’une des plus fortes enregistrée jusqu’à présent pour ce cycle, observée le 14 mai 2024 et classée X8.7.
Les éruptions solaires sont classées selon leur force de A à X (A/B/C/M/X, avec un facteur 10 d’intensité d’une catégorie à l’autre) ; la catégorie X étant réservée aux éruptions s’accompagnant d’éjection de masses coronale et pouvant provoquer des tempêtes géomagnétiques intenses. Les chiffres suivants précisent la puissance au sein d’une classe avec une échelle linéaire.
Or, entre le 8 et le 9 mai 2024, ce ne sont pas moins de 5 éruptions consécutives qui ont été enregistrées, la plus violente étant classée X3.9 (voir animation ci-contre).
Plus important encore, ces éruptions de masse ont eu lieu en direction de la Terre, ce qui signifiait que ce flot de particules entrerait en contact avec le champ magnétique terrestre quelques heures plus tard !
Aussitôt ces éruptions observées, des alertes aux tempêtes magnétiques ont été lancées, avec des intensités estimées alors à G3 (Kp=7) et la possibilité d’observer des aurores boréales à des latitudes plus basses que d’ordinaire.
Mais ces prévision avaient sous-estimé l’ampleur du phénomène, puisque la tempête a finalement été classée G5 (Kp =9), soit le plus haut niveau possible.
Si la tempête magnétique n’a pas eu d’effets importants sur les réseaux électriques ou de communication, la visibilité des aurores a quant a elle été très spectaculaire !
Crédit : Dr. Tamitha Skov
Lors d’une éjection de masse coronale, une vaste quantité de plasma solaire est libérée dans l’espace. Lorsque ces particules atteignent la Terre, elles entrent en contact avec la magnétosphère.
Les particules électrisées de haute énergie (électrons, protons, ions positifs) sont alors être capturées et canalisées par les lignes du champ magnétique terrestre du côté nuit de la magnétosphère.
Des explosions d’énergie magnétique se produisent ensuite dans la queue de la magnétosphère, à environ un tiers de la distance Terre-Lune, en raison des « reconnexions » entre les « cordes magnétiques géantes » reliant la Terre au Soleil qui stockent l’énergie des vents solaires (animation ci-contre). Il convient de noter que ce phénomène n’a réellement été expliqué qu’en 2008, grâce à la mission Thémis !
Enfin, dernière étape de ce parcours, les particules aboutissent dans la zone de « l’ovale auroral », au niveau des pôles (au-delà de 65°/70° de latitude) où les lignes de champ magnétiques convergent.
Ces particules chargées entrent alors en collision avec les molécules de gaz dans l’atmosphère terrestre, principalement avec l’oxygène et l’azote. Ces collisions excitent les molécules, qui émettent de la lumière en revenant à leur état fondamental.
Dans la mesure où la nature et la densité des gaz composant l’atmosphère varie avec l’altitude, les interactions des particules chargées ne sont pas les mêmes en fonction de cette dernière, ce qui explique les variations de couleurs des draperies, des arcs et des rayons qui se déploient dans le ciel à des altitudes comprises entre 80 et 1000 km.
Les aurores boréales qui ont été visibles dans toute la France dans la nuit du 10 mai sont exceptionnelles dans la mesure où toutes les couleurs ont pu être observées : rouge, vert, bleu et violet !
Ainsi, ce vendredi 10 mai 2024, le spectacle a commencé dès la début de la nuit, avec l’apparition vers 22h40 des premières aurores, parfaitement visibles vers le nord, qui ont illuminé le ciel d’une couleur rouge très marquée et inhabituelle.

Après quelques secondes d’incrédulité pour beaucoup, le doute n’était plus permis… et les différents groupes d’astronomes amateurs sur les forums et les réseaux sociaux ont alors relayé l’alerte auprès de toute la communauté.
Par chance, il faisait beau et dégagé sur toute la France et de nombreuses réunions d’astronomes amateurs avaient lieu ce WE là (RAC, RACA, NAT…), ce qui signifie des centaines de passionnés du ciel déjà sur le terrain, avec – potentiellement – autant d’appareils photos parés pour immortaliser ce superbe et rarissime phénomène. Et pour ceux qui l’avaient oublié, un simple téléphone a bien souvent fait l’affaire !
Les témoignages et clichés réalisés depuis toutes les régions (et ailleurs en Europe…) n’ont pas tardé à affluer, permettant de réaliser l’ampleur du phénomène…
Tous les observateurs étaient ainsi fin prêts pour la deuxième vague qui a débuté vers 00h30 et a été de loin la plus spectaculaire, avec des draperies de diverses couleurs visibles sur la moitié du ciel et des colonnes se détachant parfaitement jusqu’au zénith…
Un spectacle grandiose qui a été pour beaucoup une « première », puisque l’expérience des aurores était jusqu’ici réservée aux plus passionnés s’étant rendus dans les régions nordiques tout spécialement pour les observer. Cette nuit-là, le phénomène aura été visible jusqu’en Corse… L’intensité du phénomène était telle qu’il a été possible d’observer et de photographier les aurores en pleine ville, sous des cieux affectés par une pollution lumineuse extrême, y compris en plein centre de Paris !
Une troisième vague – nettement moins intense – a eu lieu vers 3h et seuls les plus motivés auront profité de la dernière vague, visible dans les lueurs de l’aurore…

Une nuit fabuleuse qui restera dans les annales et dans les mémoires pour tous les passionnés du ciel… Malheureusement pour ceux qui s’étaient couché tôt, avaient coupé leur téléphone ou n’ont pas reçu les alertes, le phénomène ne s’est pas répété la nuit suivante, ou seulement de manière beaucoup plus faible, uniquement dans le nord du pays et sans grande visibilité à l’œil nu.
Mais la possibilité de vivre à nouveau de tels moments reste d’actualité, puisque le maximum d’activité du Soleil n’aura lieu qu’en 2025 : cela permet d’espérer une séance de rattrapage pour ceux qui auraient manqué « la nuit de la décennie »… et sans doute créée des vocations de « chasseurs d’aurores » dans des régions plus polaires !
Avec un phénomène d’une telle ampleur, visible dans tous le pays à l’œil nu, la question n’était pas de savoir s’il y aurait de belles images des aurores… mais combien il y en aurait ! D’autant plus que l’intervalle entre le début de la première vague et l’enchantement de la deuxième a laissé le temps aux photographes de préparer leur équipement et, bien souvent, de se rendre sur un site propice à la réalisation de panoramas.
Falaises d’Étretat, Mont Saint-Michel, châteaux de la Loire, lacs… les aurores ont pu être photographiées dans les plus belles conditions ! Difficile dès lors de mettre en avant une image plutôt qu’une autre. Mais une chose est sûre : le caractère inattendu de l’événement a favorisé les photographes les plus aguerris et les plus talentueux.
D’une part, il fallait déjà avoir son matériel avec soi… Ça semble idiot à dire, mais avoir son APN sous la main et en état de marche est évidemment une condition indispensable : ceux qui – comme moi – ont leur APN cassé rangé dans un coin depuis des mois en se disant « qu’ils auront bien le temps de le réparer » en ont été pour leurs frais. Et même si de belles images ont été réalisées avec des smartphones, impossible de rivaliser avec de véritables appareils photos sur trépied assortis d’objectifs de qualité !
Ensuite, même si les aurores ont été visibles toutes la nuit, ce n’était pas franchement le moment de s’improviser photographe et de se perdre dans les menus, les réglages, les temps de pose, etc., au risque de passer à côté des plus beaux moments. Les adeptes des panoramas nocturnes (« nightscape » en bon français…) – qui maitrisent déjà leur matériel et les techniques d’acquisition – ont pu faire jouer leur expérience pour parfaire les cadrages, réaliser des mosaïques ou de superbes timelapses…
Enfin, il faut aussi bien maitriser les différents aspects du traitement, afin d’obtenir un résultat qualitatif et avec des couleurs conformes à la réalité, sans tomber par exemple dans l’excès de saturation.
Il va sans dire que Maxime Oudoux, photographe reconnu et réputé pour la qualité de ses panoramas nocturnes, réunit l’ensemble de ces qualités ; et c’est sans surprise qu’il a réalisé quelques-unes des plus belles images de cette nuit magique du 10 mai.
L’image mise ici à l’honneur consiste en une mosaïque de 22 photographies réalisées avec un objectif de 24mm ouvert à f/2.2 (6s de pose par image unitaire). Le très grand champ obtenu avec cette mosaïque lui a permis de mettre en évidence un arc « SAR » (« Stable Auroral Red ») uniformément rouge et entourant les autres aurores – de diverses couleurs – en son sein.
Un tel « arc coronal rouge » est rarement photographié et n’est visible que pendant les tempêtes géomagnétiques de grande ampleur, comme cela était le cas cette nuit-là. Découvert et étudiés uniquement depuis 1954, de tels arcs SAR sont encore mal connus. Une explication bien acceptée est qu’outre la redirection des particules chargées vers les pôles, le champ magnétique terrestre piège également un anneau d’ions plus près de l’équateur. Ces ions peuvent – lorsque les conditions sont réunies – entrer en collision avec les atomes d’oxygène situés dans la ionosphère. C’est pourquoi ces arcs SAR ne se forment qu’à une altitude supérieure à 400km, plus haut que les aurores habituelles. D’autres théories se basent davantage sur des mécanismes liées au champ électrique de l’atmosphère, parallèle au champ magnétique, et postulent que de tels arc SAR peuvent évoluer en « STEVE« , phénomène encore moins connu et découvert très récemment, en 2015…
Outre cet arc mystérieux, l’image met parfaitement en valeur les aurores de différentes couleurs tout en restant très « naturelle », ce qui est l’une des signatures des panoramas nocturnes réalisés par Maxime. On relèvera également la très belle composition de l’image, mettant en scène les ruines de l’abbaye cistercienne des Châteliers, sur l’ile de Ré…

Photographe professionnel, Maxime Oudoux est également un grand spécialiste du « nightscape » (photos combinant à la fois panorama et astrophotographie), et dont certaines de ses réalisations ont fait le tour du monde, notamment l’ISS au-dessus du Mont Saint-Michel ou sa version de la Voie Lactée et du château de Chambord, souvent imitée (voire plagiée) mais jamais égalée !
Son site propose quelques-unes de ses plus belles images, des ressources en libre accès et des tests de matériel photo. A l’heure où les montages grossiers ont le vent en poupe, son engagement dans la dimension « éthique » du panorama nocturne (transparence sur les techniques d’acquisition et de compositage le cas échéant) en fait une source d’inspiration et de référence en la matière.
Maxime est également membre du collectif « Nox », qui réalise de magnifiques projets orientés nightscape et ciel profond.
Date : 10 mai 2024
Lieu : Ile de Ré
Optique : Samyang 24mm f/1.8
Monture : Tête panoramique Nodal Ninja VI
Caméra : Nikon Z6 Astrodon
Panorama : 22 images
Temps de pose : 6s par image
Ouverture : 2.2
ISO : 2500
Traitement : DxO Photolab (traitement des RAW), Autopano Giga (mosaïque), Photoshop
Les Photons d’Or récompensent chaque mois une image particulièrement remarquable réalisée par un amateur… n’hésitez pas à proposer vos images !