
L’image du mois pouvait-elle être consacrée à autre chose qu’à l’événement astronomique de l’année — du moins en Europe : l’éclipse totale de Soleil du 12 août ? De toute évidence, non !
Depuis ce rendez-vous exceptionnel, des milliers de photographies ont circulé sur les réseaux sociaux. Beaucoup documentent le phénomène ; certaines en proposent des visions particulièrement spectaculaires. Mais seules quelques images réussissent véritablement à en restituer toute la beauté, et plus rares encore sont celles qui dépassent le simple témoignage pour devenir de véritables œuvres photographiques.
Celle distinguée ce mois-ci appartient sans hésitation à cette dernière catégorie. C’est donc un véritable honneur de présenter ici une image signée Thierry Legault, l’un des tout meilleurs astrophotographes au monde.
Réalisée depuis Castrojeriz, en Espagne, sa photographie réunit un village médiéval, un vaste champ de tournesols et un Soleil éclipsé à quelques secondes de la fin de la totalité. Une seule prise de vue, une préparation minutieuse, un rendu remarquablement naturel : il n’en faut pas davantage pour transformer un événement déjà exceptionnel en une image singulière. Et rappeler, au passage, que même face à une éclipse, il peut être utile de regarder aussi ce qui se passe sous nos pieds !
Une éclipse totale aux portes du coucher de Soleil
Une éclipse totale se produit lorsque la Lune passe entre la Terre et le Soleil et masque entièrement le disque solaire pour les observateurs placés dans son cône d’ombre. Si cet alignement est possible, c’est grâce à une coïncidence remarquable : le Soleil est environ 400 fois plus grand que la Lune, mais également environ 400 fois plus éloigné. Leurs diamètres apparents peuvent donc devenir suffisamment proches pour que notre satellite dissimule entièrement notre étoile. L’Observatoire de Paris détaille les conditions nécessaires à ce phénomène.
Encore faut-il se trouver au bon endroit. Depuis la France, l’éclipse du 12 août 2026 est restée partielle, même lorsque la surface solaire semblait presque entièrement occultée. Pour assister à la totalité, il fallait rejoindre l’étroite bande traversant notamment le Groenland, l’Islande et le nord de l’Espagne, comme expliqué dans le guide consacré à l’observation de cette éclipse.

La différence entre une éclipse partielle, même très prononcée, et une véritable totalité ne se limite pas à quelques pour cent d’occultation supplémentaires. Tant qu’une fraction de la photosphère reste visible, son éclat empêche d’apercevoir la couronne solaire, cette atmosphère externe beaucoup plus ténue qui entoure notre étoile.
Lorsque le dernier fragment du disque disparaît, le ciel s’assombrit brutalement et la couronne émerge autour de la silhouette noire de la Lune.
L’un des phénomènes les plus impressionnants à observer – outre la totalité et la couronne solaire – est le déplacement rapide du cône d’ombre lunaire, comme on peut le voir sur la vidéo ci-contre, également réalisée par Thierry Legault !
Quelques instants plus tard, le retour de la photosphère met fin à cette parenthèse majestueuse…
En Espagne, la configuration offrait une particularité supplémentaire : la totalité survenait en début de soirée, avec un Soleil déjà très bas au-dessus de l’horizon. A Castrojeriz, l’obscurité n’a ainsi duré qu’environ une minute et quarante-six secondes (entre 20h28 et 20h30), avec le Soleil à seulement 8° de hauteur.
Cette faible altitude imposait un horizon dégagé vers l’ouest-nord-ouest et réduisait la marge d’erreur : un relief, un bâtiment ou quelques nuages pouvaient suffire à compromettre l’observation. Mais elle permettait également de rapprocher visuellement l’éclipse du paysage, tandis que l’ombre lunaire accentuait l’atmosphère crépusculaire d’une scène pourtant photographiée avant le coucher du Soleil.
Restait encore à répondre à une question essentielle : que font les tournesols quand le Soleil disparaît ? 🙂
Contrairement à une idée très répandue, les fleurs adultes ne suivent plus sa course tout au long de la journée. Ce comportement, appelé héliotropisme, concerne principalement les jeunes plants. Une fois parvenus à maturité, les capitules s’orientent durablement vers l’est, une disposition qui favorise leur réchauffement matinal et la visite des pollinisateurs, comme l’ont montré des travaux publiés dans la revue Science.
Face à un Soleil éclipsé en fin de journée vers l’ouest, ils lui tournent donc naturellement le dos. Et c’est précisément ce petit détail botanique qui donne toute sa personnalité à cette image !
Quand les tournesols répondent au Soleil
La composition s’organise en trois plans immédiatement lisibles. Les tournesols occupent le premier ; au centre, le village est dominé par son château à gauche et par l’ancienne collégiale Santa María del Manzano à droite. Plus haut, le Soleil occulté se détache du clocher sur un ciel passant du bleu sombre aux nuances rosées et violacées.
Cette apparente évidence est pourtant le résultat d’un travail préparatoire exigeant.
Une telle composition ne se découvre pas quelques minutes avant la totalité : il faut confronter cartes, éphémérides et réalités du terrain, connaître la hauteur et l’azimut du Soleil, puis trouver le point de vue réunissant le champ, les monuments et un horizon dégagé. Avec un Soleil à seulement 8° de hauteur, quelques dizaines de mètres peuvent déjà modifier sa position apparente par rapport au clocher.
Accès au site, focale et cadrage doivent aussi être anticipés : les quelque 106 secondes de totalité ne laissent guère le temps de chercher.
Ici, le château équilibre les masses du village, l’éclipse reste dégagée à droite du clocher et le champ fournit l’échelle, la profondeur et l’idée directrice. Si le résultat paraît naturel, c’est précisément parce que Thierry Legault ne laisse que très peu de place au hasard.
Ces fleurs tournées vers le spectateur semblent reproduire, chacune à leur manière, le spectacle visible dans le ciel. Leur cœur sombre évoque le disque lunaire ; leurs pétales dorés, la couronne lumineuse entourant le Soleil éclipsé. Le regard découvre ainsi des dizaines de petites éclipses végétales au premier plan. Le clin d’œil est d’autant plus réussi qu’il repose sur une situation réelle, et non sur un alignement artificiellement reconstruit.
La focale de 25 mm sur capteur Micro 4/3, équivalente à 50 mm en plein format, préserve cette cohérence. Ni démesurément agrandie ni réduite à un point, l’éclipse conserve sa juste place parmi l’architecture, la lumière et les tournesols.
La réalisation en une seule pose de 1/4 de seconde, à f/4, renforce encore cette lecture. Le village, les fleurs et le Soleil éclipsé ont été enregistrés au même instant, sans juxtaposition de phases ni assemblage de prises réalisées à des moments différents. L’équilibre reste délicat : la couronne demeure visible, les bâtiments conservent leur présence dans la pénombre et les tournesols restent suffisamment lisibles pour porter la composition.
Cette sobriété contribue beaucoup à la réussite de l’image. Depuis le 12 août, les compositions complexes, les couronnes fortement accentuées et les couleurs spectaculaires n’ont pas manqué. Ces traitements révèlent parfois des détails intéressants, mais peuvent éloigner l’image de l’impression laissée par la totalité.
Ici, les ombres restent des ombres, les teintes demeurent mesurées et l’éclipse conserve sa place naturelle. Ceux qui ont vécu le phénomène retrouveront cette lumière étrange, ce ciel entre jour et nuit, ce paysage familier momentanément transformé.
Pour l’immense majorité des observateurs, une éclipse totale reste avant tout une expérience visuelle : une fois le Soleil revenu, il n’en demeure que des souvenirs, des sensations et quelques images mentales forcément imparfaites. Les photographies capables non seulement de montrer le phénomène, mais aussi de restituer quelque chose de ce que l’on a réellement vu et ressenti pendant la totalité, sont donc particulièrement précieuses.
Cette image est ainsi le résultat d’une idée originale, de recherches, d’un repérage et de la maîtrise nécessaire pour tout concrétiser au cours d’un instant non reproductible d’un évènement unique. Mais, comme à son habitude, Thierry Legault relève le défi haut la main et ne se contente pas de photographier une éclipse : il lui trouve un paysage, une histoire… et tout un champ de petites couronnes supplémentaires !
Ingénieur de formation et astrophotographe amateur de renommée internationale, Thierry Legault est depuis plus de deux décennies l’une des références incontournables de l’astronomie amateur, en France comme à l’étranger. Pour beaucoup de passionnés, son nom est associé autant à des images devenues emblématiques qu’à des ouvrages qui ont accompagné — et parfois véritablement structuré — leur apprentissage de l’astrophotographie.
Il s’est notamment fait une spécialité des photographies que l’on aurait facilement tendance à juger impossibles : un croissant de Lune saisi à l’instant exact de la nouvelle Lune, des astronautes en sortie extravéhiculaire devant le Soleil, ou encore un transit de l’ISS pendant une éclipse solaire. Derrière chacune d’elles se retrouvent la même préparation rigoureuse, une maîtrise technique peu commune et un goût manifeste pour les événements rares.
Son influence tient aussi à sa volonté de transmettre. Coauteur du Grand Atlas de la Lune, auteur d’Astrophotographie et des Secrets de l’astrophoto, Thierry partage également son expérience dans des articles, des conférences et sur les grands forums francophones. Sur Webastro comme sur Astrosurf, il ne se contente pas de publier ses résultats : il explique ses choix, répond aux questions et discute matériel, acquisition ou traitement avec la communauté. Cette présence accessible et durable compte beaucoup dans la place particulière qu’il occupe auprès des astronomes amateurs.
La Société astronomique de France lui a décerné le prix Marius-Jacquemetton, et l’astéroïde (19458) Legault porte son nom. Deux distinctions qui consacrent une œuvre exceptionnelle ; son statut de référence, lui, se mesure peut-être surtout au nombre d’amateurs qu’il a aidés à progresser et auxquels il a donné envie de tenter, à leur tour, des images réputées impossibles.
Date : 12 août 2026
Lieu : Castrojeriz, province de Burgos, Castille-et-León, Espagne
Optique : Panasonic Leica DG Vario-Summilux 10–25 mm f/1,7 ASPH.
Caméra : OM SYSTEM OM-3 ASTRO
Focale : 25mm
Ouverture : f/4
Temps de pose : 1/4s (prise unique)
Sensibilité : 200 ISO

4e édition de la « Bible » de l’astrophotographie par le « pape » de la discipline !
Reconnu dans le monde entier pour la qualité de ses images, Thierry Legault livre dans cet ouvrage l’ensemble des clés pour pratiquer efficacement l’astrophoto : choix de l’instrument, du capteur, techniques instrumentales, acquisitions… tout est passé en revue avec rigueur.
Un incontournable auquel on revient souvent pour obtenir une explication détaillée, une formule… ou s’inspirer pour de nouveaux défis !
Plus synthétique et plus orienté pratique que son grand frère, et très richement illustré, l’ouvrage est également pensé pour cibler les problématiques spécifiques de l’amateur débutant (en insistant davantage sur les « petits » matériels, les techniques de base et les traitements simples).
Pour autant, cette volonté d’une plus grande accessibilité ne se fait jamais au détriment de la rigueur et du sérieux qui caractérisent Thierry Legault, et l’ensemble des domaines sont couverts : astropaysages et Voie lactée, aurores, planètes, satellites, Lune, Soleil, éclipses, nébuleuses et galaxies… Une base solide pour bien débuter l’astrophotographie !
Les Photons d’Or récompensent chaque mois une image particulièrement remarquable réalisée par un amateur… n’hésitez pas à proposer vos images !
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