
Le Photon d’Or de juin 2026 met à l’honneur une collaboration particulièrement réussie entre Nicola Beltraminelli et Nicolas Puig autour d’un objet rarement placé au premier plan : NGC 4236, une grande galaxie spirale barrée située dans la constellation du Dragon.
Les deux astrophotographes ont déjà été récompensés individuellement ; les voir signer ensemble une image donne donc forcément un petit parfum de “crossover” de super-héros astrophoto — sans cape, mais avec beaucoup de signal. Au-delà du clin d’œil, l’intérêt de cette image tient surtout à une idée forte : reprendre une cible discrète, peu spectaculaire au premier regard, et lui donner une lecture nouvelle grâce à une intégration Hα exceptionnellement profonde.
NGC 4236 : la discrète du Dragon
Egalement connue sous le nom de Caldwell 3, NGC 4236 est une galaxie spirale barrée de la constellation du Dragon. Souvent associée au voisinage du groupe de M81, certains travaux la décrivent plutôt comme une galaxie relativement isolée.
Découverte par William Herschel en avril 1793, elle se situe à une distance communément admise d’environ 11,7 millions d’années-lumière. Toutefois, comme souvent avec les galaxies proches, les distances publiées varient selon les méthodes retenues. Par exemple, les travaux de Karachentsev et al. retiennent une distance plus importante, d’environ 4,45 Mpc soit près de 14,5 millions d’années-lumière.
Cette incertitude ne change rien au défi qu’elle représente pour l’astrophotographe : NGC 4236 est un objet peu contrasté et peu spectaculaire. Sa magnitude globale (9,6) peut sembler assez favorable, mais cette lumière est répartie sur une grande surface apparente.
Morphologiquement, c’est une spirale barrée tardive, proche des galaxies magellaniques. Il ne faut donc pas y chercher les bras spectaculaires et bien dessinés d’une M51 ou d’une M101. Ici, la structure est plus lâche : une barre, un disque allongé, des condensations bleutées et une lumière globale qui se perd facilement dans le fond de ciel.
Pourtant, c’est une galaxie relativement active. Des travaux récents consacrés au gaz ionisé et aux champs magnétiques de galaxies spirales tardives, combinant imagerie Hα et observations radio, permettent de relier ses zones ionisées à une formation stellaire récente. La région NGC 4236 III a même révélé, grâce à des observations spectroscopiques, des signatures de massives étoiles de type Wolf-Rayet liées à des épisodes récents de formation stellaire. D’où l’importance cruciale du signal Hα sur cette cible.
Quand l’acquisition change d’échelle…
L’image récompensée ce mois-ci n’est pas une image LRGB classique à laquelle on aurait « ajouté un peu de rouge » pour souligner quelques nébuleuses. C’est une image construite autour d’un parti pris d’acquisition radical : faire du Hα un élément structurant de la lecture du champ (42 h 30 de pose sur 72 h 25 d’intégration totale !).
Sur une version LRGB classique, même avec quelques heures de Hα, NGC 4236 reste un fuseau intéressant mais austère sur fond noir : en témoignent les poses réalisées en parallèle par Nicola avec une lunette de 180 mm ouverte à f/7, installée sur la même monture.
Cette configuration montre mieux certains détails internes de la galaxie, notamment les petites nébuleuses du disque.
Ce résultat illustre parfaitement le compromis entre résolution et détectivité.
La lunette de 180 mm à f/7 permet de mieux résoudre les petites structures dans la galaxie elle-même ; tandis que l’Epsilon-160ED, lui, travaille plutôt dans le registre de la détection des très faibles signaux, avec un f/3.3 redoutable !
Comparaison de NGC4236 : version lunette 180mm à f/7 et 40h de pose dont 16h de Hα, et version Epsilon 160 à f/3.3 et 72h de pose dont 42h de Ha.
Mais ce qui fait basculer cette image dans une catégorie supérieure, c’est que le Hα ne sert pas seulement ici à embellir la galaxie : il change radicalement la manière de regarder ce champ ! Cette profondeur extrême en Hα révèle de vastes nappes d’hydrogène ionisé issues de notre propre Voie lactée (typique des relevés WHAM) formant des structures très étendues sur la ligne de visée.
Le résultat est fascinant : NGC 4236 n’est plus isolée dans un vide noir : elle est replacée dans un champ de faibles structures, d’étoiles, de petites galaxies d’arrière-plan et de nappes Hα diffuses. L’œil commence par la galaxie, puis se promène dans l’image. C’est le signe d’un champ profond réussi : il ne dévoile pas tous ses secrets au premier regard…
Le traitement : l’art de la retenue !
Bien sûr, de belles acquisitions ne sont rien sans un bon traitement. Avec des brutes d’une telle qualité, le défi du traitement consiste le plus souvent, non pas à améliorer le signal, mais à le dégrader le moins possible ! Pour cette image, c’est Nicolas Puig, à partir des données acquises par Nicola Beltraminelli, qui s’est chargé du traitement, dont le défi principal repose sur une intégration soigneuse de la couche Hα dans la composition LRGB.
La méthode la plus en vogue actuellement pour réaliser cette opération est la soustraction du continuum (en complément ou alternativement au mixage classique).
Cette méthode vise à retirer, sur les images encore linéaires, la contribution des étoiles et du signal large bande (sur la couche R) pour isoler plus proprement l’émission Hα réelle.
Ici, le résultat obtenu est parfaitement équilibré : les régions HII de la galaxie ressortent clairement, mais le disque conserve une dominante froide, bleu-gris, cohérente avec son apparence réelle.
Les étoiles gardent des couleurs crédibles. Le fond Hα est présent, mais il ne noie pas l’image.
C’est un équilibre difficile : avec plus de 42 heures de Hα, la tentation serait grande de pousser très fortement la couche rouge pour “rentabiliser” le signal acquis. Les auteurs ont fait le choix inverse : le Hα est assumé, mais il reste lisible. Les voiles sont visibles sans devenir un rideau uniforme, les transitions restent douces et l’ensemble conserve un rendu très naturel.
La gestion des étoiles participe aussi à la réussite : malgré les aigrettes caractéristiques de l’Epsilon, elles structurent le champ sans jamais voler la vedette à la galaxie ni trop empiéter sur les voiles Hα.
Ce Photon d’Or récompense bien plus qu’une simple accumulation d’heures. Nicola et Nicolas ont su résister à la tentation de forcer le contraste ou de maquiller une cible fondamentalement discrète. Ils prouvent qu’avec la bonne longueur d’onde et une véritable réflexion sur le champ, un objet réputé ingrat peut offrir une lecture inédite du ciel. Une formidable leçon d’astrophotographie.
De nationalité Suisse, Nicola s’est pris de passion pour l’astronomie lors d’un cours de physique à l’école, en 1982. Débutant avec un C8 en 1984, il s’intéresse tout de suite à l’astrophotographie en argentique, mais les résultats ne le satisfont pas…
Il se lance alors dans la construction d’un télescope de 40cm à f/3 qu’il achève après plusieurs années d’efforts à 21 ans ! Malheureusement, la qualité optique n’est pas à la hauteur de ses attentes, et cette nouvelle déception le conduit à prendre ses distances avec l’astronomie amateur pour « quelques » années…
Il faut attendre 2015 et un voyage au Chili pour que la passion soit ravivée ! Enthousiasmé par les incroyables avancées technologiques, Nicola se replonge dans l’astrophoto en 2018, avec cette fois-ci un RASA C11 et un APN couleur.
Progressant dans les techniques de traitement, Nicola a ensuite fait évoluer son équipement avec une lunette Stellarvue de 180mm et une caméra ASI 6200, montées sur une 10Micron 2000, désormais installé en Espagne.
Avec de nombreuses images magnifiques, Nicola compte incontestablement comme l’un des astrophotographes les plus talentueux de ces dernières années !
Nicolas Puig s’est très jeune pris de passion pour le ciel et la photographie : il s’initie à partir de 10 ans à l’observation visuelle avec une lunette Perl 60/700, avant de se lancer dans la photographie planétaire avec un 114/900 et une Toucam modifiée.
Après une pause d’une dizaine d’année, motivé par les images publiées dans les magazines astro, Nicolas décide de se lancer dans la photo du ciel profond avec une monture équatoriale, une lunette 80/400 et un APN défiltré, rapidement remplacé par une caméra refroidie, d’abord avec un capteur couleur puis mono.
Aujourd’hui, Nicolas dispose de plusieurs beaux setups (newton SW 200/800, EQ6-R Pro, caméra PlayerOne Ares-M Pro ; et Askar FRA300, iOptron GEM45 et ASI294MM), qu’il exploite depuis son domicile dans la région d’Avignon.
Nicolas fait également partie de la team « DSC – Deep Sky Collective », qui combine des milliers d’heures de pose réalisées par des dizaines d’astrophotographes afin de réaliser des images de plus en plus profonde – et impressionnantes – de notre univers.
A signaler enfin que Nicolas confesse avoir beaucoup progressé en traitement en consultant les nombreux sites et tutos disponibles sur Internet… dont ceux de Photon Millenium ! La boucle est donc bouclée avec cette superbe image mise à l’honneur aujourd’hui ! 🙂
Date : 5 avril – 22 mai 2026
Lieu : e-EyE Extremadura – Espagne (observatoire personnel en remote)
Optique : Takahashi Epsilon-160ED
Monture : 10Micron GM2000 HPS II
Caméra : ZWO ASI6200MM Pro
Echantillonnage : 1,45″/px
Filtres : Antlia LRGB + Ha 4,5nm
L : 85 x 600s (14h10)
R : 30 x 600s + 30 x 30s (5h15)
G : 30 x 600s + 30 x 30s (5h15)
B : 30 x 600s + 30 x 30s (5h15)
Ha : 33 x 600s + 30 x 30s (42h30)
Total : 72h25
Acquisition : N.I.N.A.
Traitement : Pixinsight & Photoshop

Les Photons d’Or récompensent chaque mois une image particulièrement remarquable réalisée par un amateur… n’hésitez pas à proposer vos images !
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