
Photons d’Or – Mai 2026
L’image du mois Mai 2026 Quand la glace d’Oort embrasse les forges d’Orion : la conjonction C/2025 R3 et M42 depuis la Namibie, par Julien De Winter et Sascha Ebeler. Il y a des images qui transcendent la simple prouesse
Sh2-308 (parfois surnommée « la tête de dauphin« ) est l’un des objets les plus impressionnants du ciel : il s’agit littéralement d’une gigantesque « bulle » de matière formée par l’éjection des couches superficielles d’une étoile d’apparence anodine (l’étoile brillante située approximativement au centre de la bulle).
Cette étoile, EZ Canis Majoris, fait partie de la classe des étoiles de type Wolf-Rayet (WR) ; ainsi dénommées en hommage à Charles Wolf et Georges Rayet, astronomes à l’Observatoire de Paris, qui découvrirent les premières étoiles de ce type en 1867 grâce à la spectroscopie.
Ces étoiles, très massives et chaudes, expulsent dans les phases finales de leur évolution une grande partie de leurs enveloppe externe sous forme de vent stellaire, à des vitesses très élevées (1700 km/s dans le cas présent).
Il s’agit en réalité de l’évolution de certaines supergéantes bleues (initialement classées de type O ou B avant ce stade WR) : des étoiles très massives (pouvant atteindre des masses de 80 à plus de 300 fois la masse du Soleil) et très chaudes (de 13000 K pour les étoiles de type B à 35000 K pour les étoiles de type O).
A ce « stade évolutif WR », ces étoiles ont déjà épuisé leurs réserves d’hydrogène et les réactions thermonucléaires sont entretenues sur des composants de plus en plus lourds (hélium, carbone, oxygène…) et de moins en moins abondants.
L’expulsion continue et massive de matière sous forme de vent stellaire met progressivement le cœur de l’étoile « à nu », avant que celui-ci ne finisse par exploser, après quelques centaines de milliers d’années, en supernova.
Durant cette brève phase WR, la perte de masse de l’étoile est estimée à environ 10−5 de sa masse totale par an, soit un milliard de fois plus importante que pour une étoile telle que le Soleil (~10−14) !
Les étoiles Wolf-Rayet sont « rares » : les astronomes estiment en effet qu’il doit en exister à peine 6000 dans une galaxie telle que la Voie Lactée, qui compte pourtant plusieurs centaines de milliards d’étoiles ; en sachant qu’à ce jour, un peu moins de 300 ont été effectivement confirmées de manière certaine.
Cette rareté s’explique aisément, dans la mesure où les étoiles très massives (susceptibles d’évoluer dans leur dernière phase en des étoiles WR) ne représentent déjà que 2% de la totalité des étoiles et – surtout – que la durée de vie de ces dernières sous cette phase WR est très brève aux échelles de temps cosmiques (un million d’années tout au plus).
Dans le cas de Sh2-308, l’immense bulle de gaz visible aujourd’hui est le résultat de l’éjection d’une grande partie des couches externes de l’étoile survenue il y a environ 70 000 ans, ionisées par le rayonnement ultraviolet intense de l’étoile centrale.
L’image ci-contre, réalisée par le télescope spatial Hubble, révèle toute la complexité de ces filaments enchevêtrés de matière et la répartition des différents éléments (hydrogène, oxygène…). On constate que ces structures ont une apparence assez différente de celles générées lors des explosions de supernovae.
Une grande incertitude demeure quant à la distance exacte de cette nébuleuse, évaluée entre 1850 et 6000 années-lumière.
Dans la mesure où la distance de l’étoile n’est pas connue avec précision, il est difficile d’estimer la taille réelle de cette bulle. Toutefois, en se basant sur la distance la plus communément admise, les astronomes estiment celle-ci s’étend sur environ 60 années-lumière de diamètre.
La nébuleuse Sh2-308 présente dans le ciel une surface apparente équivalente à celle de la pleine lune.
Avec de telles dimensions, on pourrait s’attendre à ce que cette nébuleuse soit facilement observable… En réalité, il n’en n’est rien : sa luminosité de surface est extrêmement faible, ce qui impose de longs temps de pose avec des filtres très sélectifs centrés sur les raies Ha et OIII pour pouvoir capter suffisamment de signal.
Par ailleurs, étant située dans la constellation du Grand Chien, Sh2-308 ne s’élève guère à plus de 15° au-dessus de l’horizon depuis nos latitudes ; c’est pourquoi elle est le plus souvent imagée depuis l’hémisphère sud…
L’image de Sh2-308 mise à l’honneur ce mois-ci, réalisée par la Team JANUS – composée de Laurent Bernasconi et Michel Meunier – est remarquable à plus d’un titre.
Tout d’abord en raison de l’excellent signal obtenu sur les couches Ha et OIII, qui permet de parfaitement révéler la structure de la bulle dans son ensemble mais également la complexité de la répartition des différents éléments au sein de cette dernière.
Ensuite et surtout – car c’est sur ce point que cette image se distingue de la très grande majorité des autres clichés habituellement réalisés sur cet objet – en raison de l’incroyable finesse des détails obtenus. Ne vous contentez pas de la version réduite présentée sur cette page : la balade sur la version « full » est obligatoire pour apprécier toute la richesse de cette image.
Pour bien se représenter la résolution de cette image, voici ci-dessous un détail (pas encore à 100%) de la zone Nord de la bulle : notez la finesse des structures mises en évidence !
Une résolution aussi remarquable est rendue possible, d’une part, par l’instrument utilisé (un newton de 520mm de diamètre travaillant à un échantillonnage de 0,4″/pix) et, d’autre part, par l’excellente stabilité du ciel chilien (les meilleures brutes présentent un seeing de 1″/pix – ce qui est remarquable pour des poses unitaires de 300s – et la moyenne des images stackées n’excède pas les 1,6″/px).
En outre, l’excellente qualité de ces acquisitions a été pleinement exploitée et optimisée au traitement, avec l’utilisation du très efficace process Blur-X-Terminator (BXT) pour effectuer une déconvolution qui a permis d’affiner encore un peu plus les détails. Pour en savoir plus sur ce process « star » du début d’année 2023, je vous invite à regarder la vidéo de présentation que je lui ai consacré sur ma chaine Youtube ; ainsi que le tutoriel relatif à son utilisation.
Pour photographier l’objet dans son ensemble, Michel et Laurent ont du réaliser une mosaïque de 2 images… et donc doubler le temps de pose global, ce qui n’est pas anodin pour un objet aussi peu lumineux ! C’est donc au final 80h de pose (40h pour chacune des images) qui auront été nécessaires pour parvenir à ce résultat.
Avec autant de pose – et bien que les acquisitions n’aient été réalisées qu’en Ha et en OIII, à l’exclusion de toute luminance – le fond de ciel fourmille de petites galaxies lointaines aux structures bien définies.
On notera également la présence d’une très discrète nébuleuse planétaire, bien mise en valeur sur cette image puisqu’on peut voir par transparence les contours de la bulle en arrière-plan !
S’agissant du traitement, il s’agit ici d’une version HOO (très classique pour cet objet puisqu’il s’agit des deux raies d’émission principales de cette nébuleuse) pour laquelle Laurent et Michel restent fidèles à leur approche et à leur philosophie, à savoir respecter dans la composition finale de l’image le signal obtenu sur chacun des filtres, sans recourir à des poses complémentaires (par exemple à des poses RGB pour corriger la couleur des étoiles).
On soulignera également les superbes contrastes obtenus entre les différents signaux et au sein même de chacune des structures, avec des dégradés de luminosité et de tons très subtils qui participent à la grande richesse de l’image.
Au final, une image extraordinaire en terme de signal et de détails, dont le traitement très épuré confère à l’objet un aspect presque « minéral » renforçant encore davantage le fascinant paradoxe de cette bulle, dont la délicatesse des structures ferait presque oublier la violence cataclysmique des évènements qui l’ont générée !
La Team JANUS est née de la rencontre de deux passionnés de longue date du ciel : Laurent Bernasconi et Michel Meunier.
Laurent Bernasconi est bien connu dans la communauté astronomique, notamment pour ses nombreuses découvertes d’astéroïdes (41 découvertes entre 1999 et 2012, dont l’astéroïde double Frostia 854) et d’étoiles variables, et plus largement pour ses très nombreuses contributions et publications dans des domaines très variés (supernovae, courbes de rotation et de luminosité d’astéroïdes, astéroïdes doubles, étoiles doubles, transits…).
Michel Meunier n’est pas en reste, avec à son actif la découverte d’un astéroïde et d’une comète (C/1997-J2) ; ainsi qu’une passion partagée pour la conception et la fabrication de matériel astro (caméras, focuser, motorisation, etc.).
Possédant chacun un télescope de 500mm, ces deux passionnés décident en 2014 de mutualiser leurs équipements, en conservant l’un des deux instruments en France et en installant l’autre au Chili.
Le setup chilien ne sera finalement mis en service que 3 ans plus tard, en 2017, à l’Hacienda des Étoiles : le temps nécessaire pour mettre en place ce projet, concevoir une nouvelle monture et construire sur place l’abri destiné à héberger le télescope. Car il faut préciser que, sur cet instrument chilien, tout (ou presque, à l’exception de la motorisation et de la caméra) est « fait-maison » : le tube, l’optique, la monture… jusqu’à l’optique du correcteur de champ ! Un compte-rendu de cette fascinante aventure est d’ailleurs disponible en vidéo sur leur site internet.
La réunion d’autant de passion et de talent ne pouvait qu’aboutir à des résultats spectaculaires… et c’est peu de dire que la Team JANUS ne nous déçoit jamais, tant la qualité des images réalisée est superlative ; que ce soit avec l’observatoire Nord (qui nous permet de redécouvrir des objets plus connus dans nos contrées) ou avec l’observatoire Sud (qui nous permet de découvrir quelques merveilles du ciel austral) !
Tel Janus, le dieu romain aux deux visages dont elle tire son nom, la combinaison de ces deux setups dans deux hémisphères différents sont comme deux faces opposées mais complémentaires d’une équipe soudée et mue par une vision commune.
Chose assez rare pour être signalée, ces deux amis sont également « réunis » dans l’espace, chacun d’eux ayant un astéroïde nommé en son honneur.. tout un symbole !
Date : Octobre – décembre 2022
Lieu : L’Hacienda des Étoiles (Chili)
Optique : Newton 520mm – F/D 3,5 (réalisation personnelle Michel Meunier) + correcteur de champ 4″
Monture : Conception personnelle Michel Meunier, fabrication Telescopcast, Motorisation DirectDrive Alcor System
Caméra : ZWO ASI6200 MM
Pilotage : Prism11
Echantillonnage : 0,4″/px
Filtres : Baader Ha 3,5nm & OIII 4,5nm
Ha : 2 x (240 x 300s)
OIII : 2 x (240 x 300s)
Temps total : 80h (2 x 40h)
Mosaïque : 2 images
Traitement : Prism11 (prétraitement), Pixinsight & Photoshop
Les Photons d’Or récompensent chaque mois une image particulièrement remarquable réalisée par un amateur… n’hésitez pas à proposer vos images !
Si l’espace commentaires n’est pas accessible, consultez le guide pratique pour y remédier !

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