
Pour ouvrir cette nouvelle année 2026, les Photons d’Or récompensent une image qui capture l’essence même de l’astrophotographie d’hiver. Landon Boehm et Julien De Winter nous offrent une vision d’une clarté absolue sur l’un des joyaux les plus convoités du ciel nocturne : la région d’Alnitak, berceau de la célèbre Tête de Cheval et de la Nébuleuse de la Flamme.
Réalisée en remote depuis les cieux d’exception de Starfront Observatories au Texas, cette image transcende le simple cliché de catalogue pour devenir un véritable laboratoire visuel de la formation stellaire.
Le champ capturé ici nous plonge au cœur du complexe moléculaire d’Orion B, situé entre 1 300 et 1 500 années-lumière de notre Système solaire. Ce qui rend cette région fascinante pour l’astronome, c’est la coexistence, dans un même périmètre, de tous les types de nébulosités connus, illustrant les différents stades du cycle de vie des étoiles.
1. Barnard 33 : L’éphémère cavalcade d’ébène
S’il est un objet qui incarne à lui seul la majesté et la fragilité du cosmos, c’est bien la Nébuleuse de la Tête de Cheval (Barnard 33).
Ce n’est pas une structure brillante, mais une colonne de gaz froid et dense, un pilier moléculaire s’élevant sur environ trois à quatre années-lumière de hauteur. Elle ne nous est visible que par contraste, se découpant en ombre chinoise devant le rideau de lumière rouge de IC 434, une nébuleuse en émission ionisée par le rayonnement ultraviolet intense des étoiles massives environnantes.
La sculpture que nous admirons est le résultat d’une érosion permanente : les vents stellaires sculptent la poussière, ne laissant que les noyaux les plus denses. A l’échelle de quelques millions d’années, l’érosion rendra ce nuage totalement méconnaissable… et il faudra alors trouver un autre nom pour cette structure !
2. NGC 2024 : Le brasier de la Flamme
Juste à côté de la supergéante bleue Alnitak (l’étoile la plus à l’est de la Ceinture d’Orion), nous trouvons la Nébuleuse de la Flamme : ce complexe de gaz s’étend sur quinze années-lumière.
Pendant longtemps, les astronomes ont cru que l’éclat de la Flamme provenait de la colossale étoile Alnitak. Il n’en est rien. Si Alnitak illumine effectivement la région, elle n’est pas le moteur principal de l’ionisation de NGC 2024.
Le véritable secret de la Flamme a été révélé par les observations infrarouges et en rayons X : au cœur même de la nébuleuse se cache un amas stellaire ultra-jeune, composé de plusieurs centaines de proto-étoiles.
Ces « bébés soleils », âgés de moins d’un million d’années, sont encore profondément enfouis dans leurs cocons de poussière. C’est leur rayonnement combiné, et notamment celui d’une étoile massive centrale invisible à l’œil nu (nommée IRS 2b), qui excite le gaz hydrogène de la nébuleuse.
Ce qui donne à NGC 2024 son aspect de « buisson ardent » ou de flamme vacillante, c’est la présence au premier plan d’un vaste complexe de poussières froides et opaques, dont la plus imposante est répertoriée sous le nom de LBN 953.
Comme pour la Tête de Cheval, ces structures sombres ne sont pas des vides dans le gaz, mais des nuages moléculaires denses qui absorbent la lumière située derrière eux. C’est ici, dans l’obscurité totale de ces chenaux, que la matière s’effondre pour donner naissance à la prochaine génération d’étoiles.
3. Les miroirs de poussières : NGC 2023 et IC 426
L’image révèle également de superbes nébuleuses par réflexion. NGC 2023, située au pied de la Tête de Cheval, est l’une des plus brillantes du ciel. Elle diffuse la lumière de ses étoiles internes sur les grains de poussière, créant ce halo bleuté caractéristique.
Située un peu plus au nord du complexe principal, IC 426 se détache par sa nature éthérée. Bien qu’elle semble flotter seule dans le vide, elle est probablement illuminée par la lumière lointaine de Mintaka, l’étoile la plus à l’ouest de la ceinture d’Orion.
Sur le plan visuel, elle se distingue par sa teinte bleu électrique, vestige de la diffusion des photons de haute énergie sur des grains de poussière de la taille d’une fraction de micron.
Selon les estimations, ces structures pourraient être plus proches de nous que le complexe principal d’Orion B, ajoutant une profondeur tridimensionnelle à cette scène.
Outre les nombreuses galaxies présentes en arrière-plan, le foisonnement d’objets (catalogues Sharpless, van den Bergh, Lynds…) transforme cette zone en un véritable « microcosme » où chaque nuage sombre (LDN 1614, 1635) et chaque nébuleuse brillante (LBN 921, 953) raconte un chapitre de l’histoire cosmique.
L’image de Julien De Winter et de Landon Boehm est une démonstration magistrale de ce que l’on peut obtenir en mariant une optique ultra-rapide à un capteur moderne de haute volée sous un ciel d’exception.
La vitesse du Takahashi Epsilon-180ED, avec son rapport focal natif de f/2.8 est ici parfaitement exploitée. Ce véritable « aspirateur à photons » a permis d’accumuler un signal colossal en « seulement » 18 heures, une durée qui, sous des cieux moins cléments ou avec des optiques plus lentes, n’aurait offert qu’une fraction de cette profondeur.
Le couplage avec le capteur plein format de la ZWO ASI6200MC Pro offre un champ et une dynamique exceptionnels, permettant de révéler des détails souvent invisibles sur cet objet pourtant maintes fois imagé. La précision du traitement permet de conserver des étoiles aux diamètres contenus tout en allant chercher les informations les plus ténues enfouies dans le fond de ciel.
Le véritable défi sur Barnard 33, c’est avant tout réussir à extraire du détail dans le noir. L’objectif est ici pleinement atteint, avec la mise en évidence de nuances de gris et de brun au sein même de l’opacité de la Tête de Cheval et, contrairement aux clichés plus anciens qui montraient un « noir » plat et uniforme, on perçoit ici une texture presque « fibreuse ».
C’est cette richesse d’information dans les très basses lumières qui donne à l’image sa tridimensionnalité.
L’examen attentif de l’image en pleine résolution (61 mégapixels !) révèle une finesse de traitement exemplaire sur trois zones clés :
On peut aussi mentionner au registre des réussites la gestion du halo d’Alnitak, bien souvent le cauchemar des astrophotographes sur cette zone à cause de ses reflets et de sa luminosité écrasante. Ici, elle est parfaitement intégrée : présente sans être envahissante, elle laisse respirer les structures nébuleuses adjacentes. On saluera également le parti pris – parfois risqué mais ici pleinement assumé – de ne pas chercher à masquer outre mesure les aigrettes des plus grosses étoiles.
Sur l’image dans son ensemble, la richesse des couleurs et la dynamique sautent aux yeux. Les nuances entre le rouge profond de H-alpha et les bleus électriques des réflexions témoignent d’un traitement équilibré, respectant la nature physique des objets.
Au final, une réussite totale avec des acquisitions issues d’un matériel de pointe sous une ciel idéal, le tout sublimé par une grande maitrise du traitement !
Un pont au-dessus des frontières…
Au-delà de la performance technique, le duo mis en avant ce mois-ci incarne une valeur essentielle : l’universalité de la science.
Dans un climat international parfois assombri par les tensions et les clivages géopolitiques entre les États-Unis et l’Europe, voir un Américain et un Belge unir leurs compétences pour magnifier un morceau de ciel commun est un message puissant.
Cette collaboration est la preuve que l’astronomie est un pont indestructible entre les peuples. Là où la politique peut diviser, la contemplation des nébuleuses d’Orion nous rappelle que nous appartenons tous à la même biosphère, sous le même ciel…
Maître de conférences en chimie à l’Université de Mons en Belgique, Julien De Winter a entamé son odyssée céleste en avril 2021, avec un modeste 150P sur monture manuelle, mais le désir viscéral de partager la beauté du ciel qui l’a poussé vers l’astrophotographie.
Très vite, il rejoint le cercle d’astronomie « Olympus Mons » et gravit les échelons de la technicité, passant du planétaire aux profondeurs du ciel profond. Pour Julien, cette transition du laboratoire de chimie au « laboratoire de lumière » est une évidence : sa rigueur de chercheur devient l’outil indispensable pour dompter la dynamique du signal et révéler les nuances chromatiques les plus discrètes du cosmos.
Aujourd’hui, Julien opère sur deux fronts : sous le ciel capricieux de Belgique avec une Takahashi 85ED, et sous les étoiles du Texas avec une FRA 600. C’est cette installation en remote qui a servi de catalyseur à sa rencontre avec Landon. Julien apporte à ce duo sa vision d’expert — l’analyse et la précision chirurgicale — pour transformer des données brutes en une composition artistique vibrante, palliant avec brio les défis de son binôme par une maîtrise logicielle de haut vol.
L’histoire de Landon Boehm avec l’astronomie commence en 2018, lors d’une visite au Planétarium de St. Louis avec son fils de 3 ans. Poussé par la volonté d’éveiller ses enfants à la science, Landon s’est lancé le défi de capturer l’univers. Ses débuts en zone urbaine (Bortle 9) avec un matériel exigeant lui ont appris une leçon fondamentale : la précision est la clé du résultat.
Véritable « sorcier » du matériel, Landon s’est spécialisé dans les instruments de haute précision et les optiques ultra-rapides, comme sa Takahashi Epsilon 180ED. Sa passion réside dans l’acquisition pure : le réglage mécanique « aux petits oignons », la collimation chirurgicale et l’optimisation des flux de données massifs générés par les capteurs plein format.
Pour Landon, l’installation de son matériel à Starfront au Texas a été une opportunité de concilier sa vie de famille (quatre garçons quand même !) et sa quête de profondeur. Sa légère dyschromatopsie (daltonisme) ne l’arrête pas ; elle l’a au contraire conduit à former ce partenariat avec Julien, où sa maîtrise de la donnée brute trouve son prolongement naturel dans l’œil esthétique de son binôme.
Date : 16 novembre – 13 décembre 2025
Lieu : StarFront Observatories (Texas, USA)
Optique : Takahashi Epsilon-180ED
Monture : JTW Trident GTR
Caméra : ZWO ASI6200MC-Pro
Échantillonnage: 1,55″/pixel

Les Photons d’Or récompensent chaque mois une image particulièrement remarquable réalisée par un amateur… n’hésitez pas à proposer vos images !